Xavier Raufer: Voilà pourquoi le satellite Mohamed VI va décupler la position stratégique du Maroc

ENTRETIEN. Au lendemain du lancement du 1er satellite marocain d'observation, le criminologue Xavier Raufer qui a enseigné à l’Ecole supérieure de guerre de Paris revient sur les applications militaires de cet outil d’observation qui, selon lui, va renforcer le poids et la position stratégique du Maroc en Europe et en Afrique.

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Médias24: Que faut-il penser du lancement du 1er satellite marocain d’observation de la Terre?

Xavier Raufer: C’est un acte positif car il est normal que le Maroc cherche à renforcer la sécurité de ses frontières et parce que ce satellite constitue un moyen de parer aux dangers qui menacent le reste du monde.

-Que peut-il apporter au Maroc et va-t-il à terme changer l’équilibre des forces au Maghreb?

-Si vous faites référence à l’Algérie, je ne pense pas que cela va changer grand-chose vu l’état de faillite où se trouve ce pays qui est actuellement coincé entre deux systèmes sans trop savoir où il va.

En revanche, pour tout ce qui concerne les menaces auxquelles il est confronté, un satellite en couleurs avec un tel niveau de précision (résolution de 70 centimètres) est un outil de prévention extraordinaire que ce soit en termes d’utilisation civile ou militaire.

Il va permettre de surveiller les flux migratoires et surtout les déplacements des milices terroristes qui se promènent librement dans les zones africaines désertiques qui posent des risques sécuritaires.

Dans ce désert énorme où l’on peut circuler pratiquement sans difficultés de la Tunisie au Soudan, le fait de voir arriver à l’avance des gens et de repérer les trafics de migrants, de terroristes, de contrebandiers, de stupéfiants … va donner un avantage stratégique certain au Maroc.

-Peut-il devenir du jour au lendemain un acteur indispensable du renseignement satellitaire?

-Avant de prétendre à ce titre, il faut apprendre à s’en servir car la lecture des images de satellites est extrêmement compliquée et contrairement à ce que certains pourraient penser, les images transmises au sol par un satellite ne sont pas un film que l’on visionne sur un grand écran.

Il faut avoir du personnel qualifié capable de déchiffrer les données recueillies et de les traduire, un peu à l’image d’un scanner médical qui requiert des compétences et de l’expérience pour lire les clichés.

Si le Royaume a réussi à s’offrir deux satellites, il reste cependant à former des experts capables de lire ce que les images vous disent car elles arrivent brutes à l’image du pétrole qu’il faut raffiner.

-En dehors de ses utilisations civiles, que peut apporter le Satellite Mohamed VI-A?

-Il présente deux avantages: L’un est direct et le deuxième vous positionne dans un club fermé car il permet d’en faire profiter ceux qui n’en possèdent pas ou d’être complémentaire avec des pays dont les satellites ne balayent pas certaines zones de conflit ou à risques.

Le premier permet de prévoir et préparer au sens original sa propre sécurité au niveau civil (intempéries, météo, agriculture …), ou militaire (contrôle des frontières, déplacements massifs …).

Si le satellite est bien configuré, le vrai avantage pour le Maroc est de lui donner une formidable monnaie d’échange avec l’Union Européenne même si cette entité possède ses propres satellites d’observation.

Dans des contacts discrets entre services de renseignement, il pourra proposer ses services aux pays européens pour couvrir un flanc déterminé du continent africain et relayer les informations recueillies sur place.

Cela leur permettra de ne plus être prisonniers des seuls contacts de sécurité avec l’Algérie qui se pose en leader de la gestion sécuritaire du Sahel car qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.

Le fait de disposer d’une nouvelle source technologique qui se prononce sur les problèmes sécuritaires est vital pour l’Europe car cela lui permettra de ne pas se faire enfumer comme cela a pu être le cas dans le passé.

L’efficacité dans le monde du renseignement est basée avant tout sur l’échange de bons procédés.

Le Maroc va donc pouvoir anticiper pour gérer certaines situations de crise mais surtout faire de l’échange de marchandises car quand vous donnez des informations à un pays de l’Union Européenne, vous en recevez automatiquement en échange.

-Avant d’avoir un satellite, le Maroc était déjà loué à l’international pour sa coopération sécuritaire…

-C’est vrai mais plus on a à donner et mieux cela vaut. Avec ce satellite, la valeur ajoutée du Maroc va être décuplée car quand vous échangez dix et que vous proposez 100 du jour au lendemain, vous ne jouez plus dans la même cour. C’est comme passer d’une PME du renseignement à une multinationale.

Une fois qu’il aura maîtrisé cet engin et qu’il saura s’en servir, le Maroc va donc devenir un partenaire beaucoup plus précieux pour l’Europe.

-Ce sera également valable pour ses alliés africains?

-Evidemment car c’est ce que l’on appelle dans la doctrine russe, la gestion de l’ennemi proche.

Il y a des courants d’échanges séculaires dans la zone entre le Maroc et les pays plus au sud qui permettront d’être mieux sécurisés en prévenant ses alliés de toute menace.

Cela va donc renforcer la coopération sécuritaire entre le Maroc qui est le seul à posséder ce satellite de dernière génération et ses voisins africains.

Une fois que le système sera au point, il deviendra éminemment utile voire incontournable en Afrique.

-En dehors de la transmission aux alliés à titre gracieux, le satellite a t-il une fonction lucrative?

– Même si en France, la fonction satellite civil et l’utilisation militaire sont séparées, rien n’empêchera le Maroc d’utiliser cette technologie duale pour pallier à ses besoins civils et militaires.

S’il y a une dimension ouverte, il pourra naturellement monnayer ses services à certaines grosses entreprises qui font par exemple du forage pétrolier, des projets agricoles ou d’irrigation …

Avec Média 24

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