Que signifie Sviajsk pour les russes ?

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Sviajsk est une petite ville fondée en 1551 par Ivan le Terrible, elle a été construite en quatre semaines à partir de pièces fabriquées à Ouglitch et transportées par la Volga. Elle a servi de forteresse à l’armée russe au cours du siège de Kazan (1552) et était un centre de christianisation des Tatars. Depuis le xve siècle, Sviajsk est devenu un centre d’une province (ouiezd). De 1920 à 1931, la ville était le chef-lieu du district du même nom. En 1932, elle a été rétrogradée au rang de village. Depuis 1955, elle est située sur une île, du fait de la construction du réservoir de Kouibitchev. En 1998, elle a posé sa candidature à l’inscription dans la liste du patrimoine mondial de l’ Unesco.

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Canon de Napoléon

Tiré du recueil « Au Front Rouge » par Larissa Reissner

Lorsque deux camarades qui ont travaillé ensemble en 1918, et combattu sous Kazan contre les Tchécoslovaques puis dans l’Oural ou à Samara et Tsaritsyne, se retrouvent après des années, cela ne manque jamais : l’un d’eux demande, après les premières questions, « Tu te souviens de Sviajsk ? ». Et ils se donnent une nouvelle poignée de main.

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Sviajsk ? C’est aujourd’hui une légende, l’une de ces légendes révolutionnaires que personne n’a encore écrites mais que l’on se raconte déjà d’un bout à l’autre de l’immensité russe. Aucun ancien soldat de l’Armée rouge, aucun d’entre les fondateurs de l’Armée ouvrière et paysanne n’oublie Sviajsk lorsqu’il rentre chez lui une fois démobilisé et qu’il se remémore les trois années de la Guerre civile : Sviajsk, c’est le carrefour où se mit à déferler pour la première fois le flot de l’offensive révolutionnaire dans les quatre directions. A l’est : vers l’Oural.

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Au sud : vers les rives de la mer Caspienne, le Caucase et les confins de la Perse. Au nord : vers Arkhangelsk et la Pologne. Pas d’un seul coup, bien sûr, pas en même temps. Mais ce n’est qu’après Sviajsk et Kazan que l’Armée rouge a pris corps sous la forme militaire et politique qui, au fil des changements et des perfectionnements, est devenue classique dans la RSFSR [République socialiste fédérative soviétique de Russie].

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Le 6 août [1918] de nombreux régiments organisés à la hâte s’enfuirent de Kazan ; les meilleurs de ces soldats, ceux qui avaient la conscience de classe la plus élevée, s’accrochèrent à Sviajsk et décidèrent d’y rester et de combattre. Alors que les hordes de déserteurs fuyant Kazan atteignaient presque Nijni-Novgorod, les Tchécoslovaques étaient déjà arrêtés au barrage érigé à Sviajsk ; et leur général, qui avait essayé de prendre d’assaut le pont de chemin de fer enjambant la Volga, était tué pendant l’attaque nocturne.

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L’offensive tchécoslovaque était ainsi décapitée dès la première confrontation entre les blancs – qui venaient pourtant de prendre Kazan et avaient donc un moral et un matériel supérieurs – et le noyau de l’Armée rouge qui cherchait à défendre sa tête de pont de l’autre côté de la Volga. Les blancs perdaient avec le général Blagotitch leur chef le plus populaire et le plus capable. Ni les blancs, grisés par leur récente victoire, ni les rouges qui se rassemblaient autour de Sviajsk, n’avaient la moindre idée de l’importance historique qu’allaient prendre leurs premiers accrochages sur la Volga.

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Il est très difficile de donner une idée de l’importance militaire de Sviajsk sans disposer des éléments indispensables, sans avoir une carte devant soi, sans le témoignage des camarades qui appartenaient alors à la Cinquième Armée. Il y a beaucoup de choses que j’ai déjà oubliées ; les visages et les noms s’embrument avec le temps.

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Mais il y a une chose que personne n’oubliera jamais : le sentiment de la responsabilité suprême que nous avions de tenir Sviajsk. C’est ce qui liait entre eux tous ses défenseurs : tant les membres du Comité militaire révolutionnaire que les simples soldats de l’Armée rouge qui avaient désespérément cherché leur régiment disparu quelque part et qui avaient fait brusquement volte-face, vers Kazan, pour combattre jusqu’au bout avec leur vieux fusil, le cœur empli d’une détermination farouche. Tout le monde comprenait ainsi la situation : toute retraite ouvrirait à l’ennemi la voie de la Volga jusqu’à Nijni-Novgorod et donc la route de Moscou.

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Reculer encore aurait été le début de la fin : une condamnation à mort pour la République des soviets.

J’ignore dans quelle mesure c’était vrai d’un point de vue stratégique. Peut-être que, même si l’Armée rouge avait été repoussée plus loin, elle aurait pu encore se ressaisir comme à Sviajsk, se ressouder sur l’un de ces innombrables points sur la carte, et que de là elle aurait pu mener son drapeau à la victoire. Mais c’était indubitablement vrai du point de vue du moral. Et, dans la mesure où une retraite au-delà de la Volga aurait conduit à l’époque à un effondrement complet, la possibilité de tenir bon, avec le pont dans notre dos, nous emplissait d’un véritable espoir.

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Pour l’éthique révolutionnaire, la situation complexe se définissait en ces simples termes : la retraite, c’est avoir les Tchèques qui entrent à Nijni et Moscou. Mais si l’on tient Sviajsk et le pont, cela veut dire que l’Armée rouge reprendra Kazan.

L’arrivée du train de Trotsky

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C’est trois ou quatre jours après la chute de Kazan, je crois, que Trotsky arriva à Sviajsk. Son train s’immobilisa pour de bon dans la petite gare ; la locomotive haleta un peu puis fut détachée ; elle partit prendre de l’eau mais on ne la revit plus. Les wagons restèrent en rang, immobiles comme les chaumières crasseuses et les baraques qu’occupait l’état-major de la Cinquième Armée. Cette immobilité semblait vouloir dire qu’il n’y avait nulle part où aller depuis ici et qu’il n’était pas permis de partir.

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Notre ravissante guide Natalia

Peu à peu, la conviction fantastique que cette petite gare allait devenir le point de départ d’une contre-offensive sur Kazan commença à prendre forme et devenir réalité.

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Un redoutable guerrier

Chaque jour supplémentaire tenu face à un ennemi tellement plus fort élevait le moral de cette pauvre petite gare perdue et la renforçait. De quelques villages reculés à l’arrière arrivèrent d’abord un par un quelques soldats, puis ce furent de petits détachements, et finalement de véritables unités en bien meilleur état.

Je la vois encore, cette gare de Sviajsk, où pas un soldat ne combattit « sous la contrainte ». Tous ceux qui vivaient là et se défendaient étaient unis par les liens les plus étroits de la discipline volontaire, d’une participation volontaire à une lutte qui paraissait si désespérée au début.

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Ceux qui dormaient sur le plancher de la gare, dans la paille mêlée de débris de verre, ne craignaient rien, n’espérant presque plus le succès. Personne ne se demandait quand et comment cela finirait. Il n’y avait tout simplement pas de « demain » ; il n’y avait qu’un court instant chaud et enfumé :aujourd’hui. Et l’on vivait de cela comme on vit au temps de la moisson.

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Un autre guerrier de lumière celui là 🙂

Le matin, le midi, le soir, la nuit : on vivait chaque heure jusqu’au bout ; il fallait vivre et profiter de chaque heure jusqu’à la dernière seconde. Il fallait moissonner chaque heure avec soin, comme on fauche à la racine les blés mûrs dans les champs. Chaque heure passée semblait si riche, si différente du reste de la vie. Chaque heure passée semblait un miracle. Et c’en était un.

Les avions venaient larguer leurs bombes sur la gare et les wagons puis repartaient : l’aboiement détestable des mitrailleuses et la voix calme des canons se rapprochaient et s’éloignaient ; un soldat, en capote déchirée, coiffé d’un chapeau de civil, les orteils dépassant de ses bottes trouées – autrement dit, un défenseur de Sviajsk – sortait en souriant sa montre de sa poche et se disait :

« Alors c’est ça : il est minuit trente… ou quatre heures ou 6 heures 20… je suis encore vivant. Sviajsk tient. Le train de Trotsky est encore sur ses rails ; une lampe s’allume à la fenêtre du service politique. Bon. La journée est finie. »

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Les médicaments manquaient presque complètement, Dieu sait avec quoi et comment les médecins faisaient les bandages. On n’avait ni honte ni peur de cette misère. Les soldats passaient, pour aller chercher la soupe, devant les mourants et les blessés allongés sur leur civière. La mort ne faisait pas peur. On s’y attendait chaque jour, chaque heure. Etre couché dans une capote humide avec une tache rouge sur la chemise, un visage sans expression, un mutisme qui n’a plus rien d’humain – c’est une chose qui allait de soi.

Fraternité ! Il y a peu de mots qu’on ait autant galvaudés au point qu’ils en sont affligeants ! Mais la fraternité existe parfois, dans des moments de détresse et de danger extrêmes ; elle est alors si généreuse, si sacrée, si unique dans toute une vie. Personne n’a vécu, personne ne connaît rien de la vie s’il n’a pas une nuit été allongé sur le sol, dans des habits déchirés et infestés de poux, et pensé que le monde est beau, qu’il est infiniment beau ! Qu’ici ce qu’il y a d’ancien a été renversé et que la vie se bat à mains nues pour établir irréfutablement sa vérité, pour les cygnes blancs de sa résurrection, pour quelque chose de bien plus grand et de meilleur que ce morceau de ciel étoilé qu’on voit par la fenêtre noire aux carreaux cassés : pour l’avenir de toute l’humanité.

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Le contact se fait une fois tous les cent ans et il y a transfusion d’un sang nouveau. Ces paroles magnifiques, ces paroles presque surhumaines de beauté, et l’odeur de la sueur vivante, de la respiration vivante des autres qui dorment à votre côté sur le sol. Pas de cauchemars, pas de sentimentalités, mais demain à l’aube le camarade G., un bolchévik tchèque, préparera une omelette pour toute la « bande » ; et le chef d’état-major mettra une vieille chemise rêche et raide, lavée la veille. Le jour se lèvera et quelqu’un mourra en sachant au dernier instant que la mort n’est qu’une chose parmi d’autres, et que ce n’est pas la chose la plus importante du tout ; il mourra en sachant qu’encore une fois Sviajsk n’est pas tombée et que sur le mur crasseux demeure l’inscription à la craie : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

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